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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 00:51

L’adaptation tant attendue des aventures de Tintin par le duo Spielberg/Jackson a enfin livré son premier épisode. Alors que le film semble déjà consommé, passé aux oubliettes, écrasé par un film intouchable, Instant Critique se propose de jeter un œil modestement analytique sur cette production inspirée de l’œuvre d’Hergé.
Attention, beaucoup d’éléments de l’intrigue sont ici dévoilés.

Le Secret de la Licorne est un formidable divertissement, un film d’action et d’aventures trépidant, excitant, dans lequel on s’abandonne avec plaisir. Les cascades et les scènes spectaculaires s’avèrent remarquables et surtout très lisibles, ce qui est de plus en plus rare dans le cinéma tonitruant.

Ceci étant dit, c’est une adaptation moyenne de la bande-dessinée d’Hergé tant les trouvailles scénaristiques, certes malignes, déconcertent le connaisseur, à force d’aller-retours entre les albums Secret de la Licorne/Crabe aux pinces d’or et de libertés prises avec certains personnages, éléments de l’histoire, situations, etc…

Le film commence bien avec un début fidèle au Secret de la Licorne où Tintin repère la réplique d’un bateau sur le marché d’une ville européenne où sévit un pickpocket pourchassé par les Dupont/d. Mais au bout de 15 minutes de film, Tintin se retrouve déjà à Moulinsart alors que ce château a une importance considérable dans l’œuvre et qu’il est ici introduit de façon banale, comme un lieu d’action lambda. Ensuite, lorsque Barnabé se fait descendre à la porte de Tintin, au lieu de désigner du doigt des moineaux sur le trottoir dans son dernier soupir en référence aux frères Loiseau, les véritables propriétaires de Moulinsart qui n’existent pas du tout dans le film, il montre des lettres dans un journal pour former le mot « Karaboudjan ». Direction : Le Crabe aux pinces d’Or ! La transition est ingénieuse mais assez frustrante pour un grand amateur de la bande-dessinée. D’autant plus que l’on sait bien que cela est fait à des fins de complaisance commerciale. Cela permet de présenter le personnage du capitaine Haddock pour un public américain qui ne connait déjà pas Tintin.

 


Par la suite, on a droit au mélange de deux scènes simultanées. L’action du Secret… où Haddock fait le récit des exploits de son ancêtre le Chevalier François de Hadoque se déroule ainsi dans le décor saharien du Crabe... Cette scène qui se produisait dans un appartement culminait par un coup d’épée dévastateur de Haddock dans le tableau représentant son aïeul au terme d’une dithyrambe pleine d’humour et de fureur. Là, en plein désert, on y croit moyennement.
On a également droit à des facilités Hollywoodiennes dans le choix de faire du personnage de Sakharine, le descendant de Rackham le Rouge ! Sachant que le capitaine Haddock, Archibald de son prénom, est le descendant du chevalier François de Hadoque, on voit vite les ficelles qui nous conduisent à une histoire rabâchée de vengeance et d’affrontement par-delà les siècles.

Même la fin totalement remaniée est une déception dans la mesure où le film met en scène l’épilogue de la BD de Rackham le Rouge. Le trésor est donc déjà trouvé et ce capharnaüm scénaristique laisse craindre que les scènes sous-marines espérées pour ce film nous soient proposées dans le suivant, avec à la clé pourquoi pas la découverte du sceptre d’Ottokar par 4 000 mètres de fond !

Au rayon épouvante, cela paraissait incroyable mais ils l’ont fait : le spectateur est bien gratifié des traditionnels rots chers aux blockbusters d’animation ! L’un de Milou et l’autre d’un Haddock tellement alcoolisé que son éructation dans le réservoir d’un avion au bord de la panne d’essence permet de relancer le moteur de l’appareil… Cela relève typiquement de l’humour ricain de très bas étage et n’appartient certainement pas au monde d’Hergé. Et si la BD comporte bien quelques « burp », ils posent la question de la manière d’adapter des onomatopées.

Quelques bonnes idées :

Heureusement, il y a tout de même quelques bonnes idées et curieusement, les meilleures se comptent dans ce qui relève de la pure invention. Elles ne proviennent d’aucun album mais pourraient s’y trouver tant elles respectent l’esprit de l’œuvre d’Hergé. Par exemple, si l’apparition de la Castafiore dans le désert du Crabe… chez Omar Ben Salaad semble incongrue et anachronique, cette trouvaille d’utiliser le chant de la diva pour faire éclater une vitre pare-balle afin d’y dérober ce qu’il y a derrière s’avère assez géniale. C’est le genre d’idée qu’aurait pu avoir Hergé.



Il y a une autre scène assez formidable après le crash de l’avion dans le désert. Tintin est éjecté de l’avion, couché sur la partie avant et manque de se faire décapiter par l’hélice encore tourbillonnante. Haddock le retient de toutes ses forces mais Tintin voit sa houpette légèrement taillée par l’hélice, comme un petit coup de ciseau. La houpette de Tintin n’est jamais mentionnée dans les albums. Jamais il n’y est fait allusion et hormis les fois où Tintin est dans l’eau, elle est toujours fièrement dressée. Pourtant, c’est un élément crucial de l’identité de Tintin. Son ombre seule suffit à identifier le personnage et elle est dans toutes les conversations des tintinophiles et tintinologues. Or dans cette scène, il manque de se la faire couper, voire de se faire décapiter, ce qui revient à peu près au même car sans sa houpette, Tintin n’est plus Tintin. C’est une forme de métonymie où la partie désigne le tout. Amputez la partie et le tout n’existe plus. Ce jeu sur cet élément symbolique du personnage est très intéressant. A noter que mon choix de mots tendancieux n’est pas innocent et fait référence à la polémique initiée par certains analystes qui se sont plu à pousser l’étude de l’œuvre littéraire jusqu’à la sexualité d’un Tintin qui s’incarnerait dans son environnement. Si l’on regarde dans cette direction, on peut s’interroger sur les intentions de satisfaire avec cette scène les ambigüités suggestives évoquées par ces études qui influencent nécessairement la lecture que l’on fait de l’œuvre. Ainsi, si l’on voit la mèche de Tintin comme un fétiche, le caractère érotique d’une scène dans laquelle Tintin voit sa mèche touchée, effleurée est évident. Mais quand ce fétiche frôle l’amputation, c’est à la fois la remise en question de sa virilité et la négation même du personnage. Tintin frôle la mort physique dans le film et la mort métaphorique dans notre réalité. Une belle façon de rendre hommage à toutes les fois où Tintin s’est retrouvé en danger de mort, jusque dans l’ultime case de l’album inachevé Tintin et l’Alph-Art. De là à parler d’une démarche volontaire de Spielberg et de son équipe…

Ainsi, malgré les regrets liés à un scénario aux allures de compilation, quoique astucieux dans son organisation, Le Secret de la licorne est la promesse d’un spectacle très sympathique et agréable. Visuellement le film tient la route et les comédiens incarnent honnêtement les différents personnages, bien que Haddock soit beaucoup moins amusant que dans la BD. Quoi qu’il en soit, c’est une invitation à découvrir plus abondamment l’univers d’Hergé et le film a le mérite de mettre en lumière une nouvelle fois cette œuvre à transmettre à travers les âges.

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