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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 14:00
Il y a Les Enfants du paradis, Metropolis, Citizen Kane ou encore Casablanca. Il y a aussi tous les autres, des films du patrimoine cinématographique mondial, peu connus, mais délectables à tous égards. C'est tout l'objectif de cette nouvelle rubrique "Raretés" que de mettre en lumière des oeuvres qui mériteraient davantage de considération.
 
http://i664.photobucket.com/albums/vv9/francomac123/Travail%20en%20cours/Travail%20par%20album/Guitry-1952-La%20vie%20d_un%20honnete%20homme/vie_honnete_homme-01.jpgEcrit et réalisé en 1952 par Sacha GuitryLa Vie d'un honnête homme nous conte l'histoire d'Albert Ménard-Lacoste riche industriel, autoritaire et avare, qui ne supporte plus son existence bourgeoise aux côtés de sa femme, de leurs deux enfants et de leurs cinq domestiques. Il reçoit un jour la visite de son frère jumeau, Alain, qu'il n'a pas vu depuis 30 ans. Ce frère est tout le contraire de lui : pauvre, voyou mais bon vivant et généreux de sa personne. Le lendemain, le premier rend à son tour visite au second dans un hôtel bon marché. C'est là que le sympathique luron meurt d'une crise cardiaque sous les yeux du chef d'entreprise. C'est l'occasion rêvée pour celui-ci de repartir à zéro : il échange ses habits avec ceux de son jumeau, se fait passer pour mort et "devient" son frère.
 
C'est une variation extrêmement plaisante sur le thème du double et du changement d'identité. Ici, c'est une nouvelle identité morale qu'acquiert Albert en devenant son frère. En disparaissant du point de vue de son entourage, il va pouvoir devenir un autre homme plus en adéquation avec celui qu'il aurait voulu être.
 
http://filmsdefrance.com/img/La_vie_d_un_honnete_homme_01.jpgIl y a de nombreux moments savoureux, notamment celui où Albert assiste à ses propres funérailles (puisque tout le monde croit que c'est lui qui est mort). Il lui est permis de constater l'hypocrisie des siens qui très vite après le choc de sa disparition, s'intéressent à son argent et à son coffre dont les lingots écrasent une poignée de lettres de femmes, rares témoignages des écarts de conduite qu'il aura menés médiocrement. Si on le voit au début du film peloter les seins de l'une de ses domestiques, tout ceci est bien maigre comparé à la vie débridée qu'aura vécue son frère qu'il envie intensément.

L'argent est un élément fondamental du film. S'il a pris le soin de rédiger un codicille à son testament où il "s'auto-lègue" son empire et qu'il conserve le même niveau social, c'est avec le caractère de son frère mort qu'il va désormais gérer ses usines. Car le moyen pour Albert de s'affranchir de l'image que les autres ont de lui et qu'il a de lui-même, c'est d'incarner son frère dans le prolongement de sa vie. Il y a comme une fusion entre les jumeaux. A la tête de l'usine, Albert se libère de son avarice en doublant le salaire des ouvriers et en accédant aux revendications des syndicats. A la maison, il devient agréable tant et si bien qu'après une période de méfiance à l'égard de celui que tous prennent pour un saltimbanque, sa famille se met à l'apprécier au point de faire renaître des élans amoureux chez son épouse, à la libido endormie. C'est un film où les règles sont transgressées uniquement sur les apparences : Albert ne vole personne, c'est de sa propre usine dont il se fait l'héritier et sa femme croit tromper la mémoire de son défunt mari en désirant... son mari.

http://image.toutlecine.com/photos/v/i/e/vie-d-un-honnete-homme-1953-tou--01-g.jpg

Les films de Sacha Guitry pêchent bien souvent par la faiblesse de leur mise en scène. Le grand homme de théâtre était loin d'être un grand cinéaste et si l'on retient certains de ses films, c'est avant tout pour la qualité de l'écriture et des comédiens. On a droit à une réalisation fonctionnelle, où la caméra fixe se contente de filmer du théâtre. Dans le cas de  La Vie d'un honnête homme, certains éléments de la mise en scène sont dictés par le contournement des contraintes liées au choix de faire jouer le rôle des deux frères par le même acteur. A une époque où la technologie permettait difficilement de faire apparaître le même acteur dans le champ sans recourir à des procédés trop voyants comme le split-screen ou autres collages, Guitry abuse des champs contre-champs lors des dialogues entre les deux frères. Cela fonctionne plutôt bien dans la mesure où cela marque, certes de manière manichéenne, l'opposition à tous les points de vue des deux frères. A deux reprises, Guitry fait une allusion indirecte à cette difficulté de les faire apparaître tous deux à l'écran : l'industriel précise à l'autre qu'il ne prend pas la peine de le raccompagner puis plus tard, c'est le pauvre homme qui dit à son frère qu'il ne lui serre pas la main car il ne se sent pas bien. Pourtant, il s'agit bien de cinéma ici dans la mesure où Guitry s'est servi de l'art cinématographique pour raconter une histoire à laquelle le théâtre imposait ses limites. En effet, il aurait été impossible de jouer au théâtre ce double rôle avec le même acteur se donnant la réplique. C'est tout le génie d'un artiste qui exploite les possibilités offertes par les différents moyens de narration dont il dispose.
 
http://www.cinemotions.com/data/films/0092/12/2/photo-La-Vie-d-un-honnete-homme-1952-3.jpgMichel Simon incarne le double rôle des frères avec le talent qu'on lui connaît et même au-delà. Parmi les rôles secondaires et notamment les domestiques, on se délecte de voir les tout jeunes Claude Gensac et Louis de Funès plusieurs années avant qu'ils crèvent l'écran.
 
Le film est d'une richesse impressionnante. Comme souvent chez Guitry, la comédie se double d'une étude brillante des conventions sociales, des classes et de la manière de s'en affranchir. On pourrait aussi revenir sur la distinction en arrière-plan entre l'honnête homme et l'homme honnête... A nous de populariser ce film !
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